Naturkraft
À Kårstø, à l’orée du Rogaland, Naturkraft incarne un pari industriel puis politique : faire du gaz de la Mer du Nord une ressource nationale pour une électricité domestique jusqu’ici quasi exclusivement hydr oélectrique.
À propos de Naturkraft
1. Modèle économique
Naturkraft AS, créée en 1994, visait la vente d’électricité issue de cycles combinés au gaz sur le marché nordique, avec un premier actif à Kårstø (420 MW, jusqu’à environ 3,5 TWh/an annoncés, soit de l’ordre de 3 % de la production ou de la demande électrique norvégienne selon la communication de l’époque) — chiffres issus de la décision de construction et annonce de 2005. L’investissement initial était plafonné à un peu plus de 2 milliards de couronnes pour ce bloc. Le modèle reposait sur le spark spread nordique : quand le gaz est cher et l’électricité dominée par l’hydraulique bon marché, la marge s’effondre ; c’est exactement ce que décrit l’histoire du site dans le texte de référence du Musée du pétrole norvégien / Equinor : après 2011, la combinaison « gaz haut, électricité bas » rend l’exploitation structurellement déficitaire, puis le conseil d’administration décide en octobre 2014 de mettre la centrale sous cocon ; en 2017 l’installation est démantelée et la turbine gaz revendue à Siemens. Aujourd’hui, parler de revenus récurrents pour Naturkraft n’a plus de sens opérationnel : aucun chiffre d’affaires ni effectif publié récemment pour la coquille sociétaire n’a été mis en ligne de manière exploitable ; l’intérêt économique est absorbé par les actionnaires historiques, Statkraft et Equinor (ex-Statoil), déteneurs à parts égales selon les éléments de synthèse encyclopédique.
2. Impact réel
À pleine charge, la documentation de mise en marché prévoyait quelque 1,2 million de tonnes de CO₂ par an, éligible au système européen d’échange de quotas — toujours selon la même communication Equinor 2005 . Dans un pays dont l’électricité jusqu’aux années 2000 était produite à partir quasi exclusivement du renouvelable hydraulique, ce volume représentait une part significative des émissions nationales (souvent citée autour de 2,5 % du total — ordre de grandeur cohérent avec les ordres de grandeur des bilans carbone nationaux norvégiens, voir la controverse évoquée en article de synthèse). Aujourd’hui, l’impact additionnel direct de Kårstø est nul : la production a cessé, la machine a été démontée. Le bilan « climat » se lit donc rétrospectivement : une décennie à l’empreinte forte pour un pays vendeur de vertu électrique, puis zéro MWh fossil local — au prix d’un gâchis d’acier et de câbles. Dans un cadre français, la [Programmation pluriannuelle de l’énergie](/) ne transpose pas la Norvège : elle illustre plutôt, par contraste, que la France a structuré sa trajectoire hors d’une dépendance au gaz pour le courant (les enjeux de PPE3 portent ailleurs : décarbonation, réseaux, flexibilité), là où ce cas norvégien montre l’impasse d’un thermique fossile marginalement utile face à l’hydro dominant.
*(Note honnêteté source : aucun article ADEME ou « Connaissance des Énergies » dédié spécifiquement à Naturkraft n’a été trouvé ; le rapprochement PPE reste géographiquement analogue, pas légal.)*
3. Innovations / partenariats
Sur le registre techno-industriel, Kårstø était présentée comme très performante thermodynamiquement (efficacité globale rapportée aux alentours de 58–59 % dans les analyses du parcours gaz–électricité d’Equinor), avec filtres aux oxydes d’azote et disposition à accueillir ultérieurement du captage CO₂ si celui-ci devenait économiquement viable — promesse reflétée dès la note de 2005. La deuxième tranche projetée à Kollsnes, autorisée sur le papier puis non réalisée, illustre l’écart entre permis politiques et bankable projects. Du côté des actionnaires contemporains, l’investissement « frais » n’est plus sur Naturkraft mais sur l’EnR : Statkraft annonce par exemple des plans de modernisation lourds sur le complexe hydraulique de Nore (de l’ordre de 4 milliards de couronnes annoncés en 2025 selon le communiqué Statkraft sur Nore) — autre filière, autre logique de rendement.
4. Greenwashing / zones grises
Le schéma classique : décrocher des permis en promettant la chaîne la plus propre possible et une trajectoire vers le captage — puis constater que le CCS coûte trop cher et reste au stade d’études quand le mercure des prix du marché s’en mêle. Les travaux académiques sur le volet Kårstø–CCS (coûts évalués avant abandon à plusieurs milliards de couronnes selon les fiches du projet MIT Carbone et la synthèse académique du Scottish Carbon Capture & Storage) dessinent un échelon de coût qui a fini par tuer le rêve. La Norvège a ensuite capitalisé politiquement sur d’autres projets de captage industriel et d’export de CO₂ vers les réservoirs sous le plateau continental — filière que la presse française a largement relayée lors du lancement de chaînes intégrées type Longship Nord (voir ce Fil AFP via Connaissance des Énergies), ce qui relativise encore le « vert » préemptif du thermique gazier des années 2000 : même pays, autres technologies portées après échecs ciblés sur l’électricité fossile intermittente profitable. Une lecture ADEME sur les limites socio-économiques du captage en cycle ouvert peut éclairer le débat sans viser Naturkraft nommément (avis technique ADEME sur la filière CSC, 2020).
5. Positionnement stratégique
Stratégiquement, Naturkraft n’est plus une option de croissance : c’est une coquille patrimoniale au sein d’un couple Equinor / Statkraft dont les grands récits de valorisation boursière et d’EBIT se jouent ailleurs — par exemple la solidité affichée par Statkraft sur son rapport annuel 2024 et les objectifs de déploiement accéléré d’éoliennes et de solaire que la presse spécialisée suit (par ex. Reuters sur les cibles 2030). Le signal sectoriel est clair : la flexibilité attendue en Europe se déplace vers les renouvelables pilotés, le stockage et parfois le gaz en pointe — pas vers des blocs CCGT norvégiens mal calés sur le spread. Kårstø reste un enseignement pour tout financeur d’infrastructures : la promesse « la plus propre des fossiles » ne vaut que si le mercure carbone et le mercure électricité convergent longtemps.
Verdict WattsElse
Naturkraft, c’est le roman d’un pays qui voulait transformer son gaz en certificat d’électrification verte et qui a ouvert la vanne des émissions avant de refermer l’usine : l’histoire d’un actif pris au piège des prix, pas d’une transition mal nommée. Formule de clôture : le fjord a gagné la turbine.
Sources : equinor.com · equinor.industriminne.no · en.wikipedia.org · statkraft.com · sequestration.mit.edu · geos.ed.ac.uk · connaissancedesenergies.org · actu-environnement.com · statkraft.no · reuters.com
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